Leur laïcité n’est pas la nôtre

Texte du réseau REEL en réaction à la proposition de loi du RN de « renforcer » la loi de 2004.

Qu’est-ce que le RN ? A l’ère ouverte par l’effondrement du bloc soviétique, la dérégulation économique et la politique du chômage de masse, l’extrême-droite nationaliste est désormais une formation politique bien installée, qui remplit une fonction spécifique – qu’elle soit intégrée ou non au pouvoir d’État. Elle prend en charge l’électorat populaire délaissé par la droite et la gauche de gouvernement, pour que son mécontentement ne débouche jamais sur une contestation sérieuse du programme commun de la technocratie capitaliste1. Pour ce faire, cette extrême-droite a facilement adapté sa rhétorique2 à l’idéologie ambiante du « choc des civilisations », elle a réactualisé ses ressorts sentimentaux – « l’identité européenne » menacée par la « submersion migratoire », « l’invasion musulmane », etc – et elle promeut la vieille recette de la « préférence nationale », soit un régime de discrimination institutionnelle généralisée. Sans souci de cohérence, elle pose en défenseure des « valeurs républicaines », alors qu’elle s’attaque constamment aux institutions démocratiques, et que son programme vise une restriction inouïe de l’égalité et des libertés… sans parler de fraternité. De même, tout en exaltant les « racines chrétiennes » de la France, en colportant les pires préjugés antisémites, et en stigmatisant violemment les musulmans, elle prétend aujourd’hui « renforcer » la laïcité.

Le discours pseudo-laïque est repris par une large part de la classe dirigeante, en mal de thèmes mobilisateurs.

Antifascistes, nous le sommes ainsi sans hésitation, même si l’antifascisme ne constitue pas en soi une politique, mais une ligne de conduite morale élémentaire. Les attentats perpétrés en France au nom de l’idéologie d’extrême-droite islamiste ces dernières décennies suscitent un rejet profond de cette idéologie, rejet largement partagé. De plus, dans un système scolaire déjà mis en crise par 40 ans d’austérité, les meurtres des enseignants Samuel Paty et Dominique Bernard par des fanatiques islamistes ont fait monter la tension d’un cran, sonnant comme des avertissements envers quiconque s’aviserait d’ouvrir la discussion sur les questions religieuses sous un angle critique dans le cadre scolaire. Les groupes de pression religieux existent bel et bien, ils promeuvent auprès de la jeunesse une pratique religieuse visible, et tentent d’influencer les contenus et pratiques pédagogiques3. Il n’est pas étonnant que ces faits évidents soient instrumentalisés par l’extrême-droite nationaliste pour imposer des réponses sécuritaires et disciplinaires, plutôt que pédagogiques, aux problèmes qui se posent à l’École, et plus largement pour justifier ses croisades culturelles contre un « ennemi intérieur » imaginaire, en mobilisant une version tronquée de laïcité. D’ailleurs, ce discours pseudo-laïque est repris par une large part de la classe dirigeante, en mal de thèmes mobilisateurs.

Pour autant, il ne faut pas, en réaction, assimiler la réglementation laïque de l’École (ou encore le principe de laïcité inscrit dans le statut des agent·e·s publiques) à un instrument « islamophobe » qui participerait à l’oppression systémique de la minorité musulmane. Malheureusement, cette analyse simpliste, souvent articulée à une argumentation dématérialisée se voulant « décoloniale », tend à se diffuser dans divers secteurs de la gauche universitaire, politique et syndicale. Elle débouche logiquement sur la demande d’une déconstruction du cadre laïque, pour faire place à une « laïcité » foncièrement libérale, autorisant largement les expressions religieuses dans la sphère publique, légitimant la prise en compte de croyances religieuses dans l’action publique, voire accordant des droits spécifiques aux minorités ethno-religieuses en vertu des oppressions qu’elles ont subies dans le passé. Cette prétendue « justice sociale » libérerait les énergies des divers groupes de pression, pour capter les adeptes sur un mode concurrentiel, mais ne remettrait nullement en cause la structure inégalitaire de la société de marché.

Liberté de croyance et restriction de l’intervention de la religion dans la sphère publique

Au contraire, notre défense de la laïcité s’appuie sur deux idées – explicitons, quitte à enfoncer des portes ouvertes. Premièrement, la liberté de conscience, c’est-à-dire liberté de croire ou de ne pas croire, doit être fondamentalement garantie dans l’organisation du service public, et dans l’accès aux droits. Deuxièmement, toute intervention de la religion dans la sphère publique a un potentiel réactionnaire (quelle que soit la religion en question), et doit donc être soigneusement restreinte. Ceci étant posé, il s’agit de trouver un équilibre entre restriction et respect de la liberté religieuse. Il faut reconnaître les mérites du cadre institutionnel français en la matière, sans l’idéaliser, et en identifiant ses contradictions. En particulier, le port de signes politiques et religieux en milieu scolaire fut initialement interdit sous le Front Populaire, par les circulaires de Jean Zay, pour contrer l’offensive des milieux catholiques réactionnaires. Ces circulaires furent rendues caduques par une loi votée en 1989 sous le ministère de Lionel Jospin. La loi de 2004, si on peut lui trouver des défauts, a rétabli un cadre relativement clair de régulation des expressions religieuses en milieu scolaire, tout en prévoyant des voies de médiation en cas de conflit.

C’est la Commune de Paris de 1871 qui, en quelques semaines d’existence, proclame pour la première fois la séparation de l’Église et de l’État, et fonde un système éducatif municipal laïque et gratuit.

Plus profondément, l’idée d’éducation laïque, appuyée sur une pédagogie tenant à distance tout dogme religieux, est intimement liée au combat social : elle remonte à la lutte de la Révolution française contre le pouvoir clérical, bras idéologique de la monarchie, et, tout au long du XIXème siècle, au foisonnement de programmes d’éducation élaborés par les milieux républicains (ouvriers, intellectuels radicaux, socialistes, féministes, etc). En 1870, le journaliste futur communard Prosper-Olivier Lissagaray critique ainsi le budget misérable dédié à l’instruction publique, qui condamnait les enfants du peuple à l’ignorance : « On aveuglait autrefois les esclaves pour accroître le rendement de leur travail. Que ne peut-on, aujourd’hui, obscurcir encore les ténèbres ? Seule, la Convention, vidant les tabernacles, avait voulu faire de l’école le sanctuaire de la commune ; elle décréta l’instruction une dette sociale, et la rendit obligatoire pour les garçons et pour les filles. ». Au sein de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT), la tendance animée par l’ouvrier Eugène Varlin défend un projet d’éducation publique assurée par l’État, et en parallèle, un système d’enseignement basé sur la libre association ouvrière. C’est la Commune de Paris de 1871 qui, en quelques semaines d’existence, proclame pour la première fois la séparation de l’Église et de l’État, et fonde un système éducatif municipal laïque et gratuit. Enfin, l’École n’aurait pas été durablement extirpée du monopole de l’Église sans laïcisation des contenus et pratiques pédagogiques. La pierre angulaire de ce nouvel édifice fut le Dictionnaire de Pédagogie, titanesque effort de documentation dirigé par Ferdinand Buisson, mais dont la cheville ouvrière fut sans nul doute l’intellectuel anarchiste James Guillaume, proche de Bakounine au sein de l’AIT, fervent partisan de l’« éducation intégrale ». C’est à toutes ces sources, ouvrières et révolutionnaires, que puisa le républicain anticlérical Paul Bert pour rédiger les propositions qui préfigurèrent les lois scolaires votées dans les années 1880 sous le ministère de Jules Ferry.

Aujourd’hui, le combat est loin d’être gagné pour celles et ceux qui, comme nous, considèrent la laïcité comme un acquis social majeur. La remise en cause des réglementations laïques de l’École et du service public au nom de la défense des minorités religieuses, et, en miroir, les outrances identitaires de l’extrême-droite, sont particulièrement inquiétantes. L’autre versant du problème, c’est que l’enseignement privé, majoritairement sous contrôle de l’Église catholique, est massivement financé sur fonds publics, alors même qu’il aggrave les disparités sociales de réussite scolaire. Ce système institué par la loi Debré de 1959 entre en totale contradiction avec le principe de séparation de l’Église et de l’État, et doit être aboli, pour que l’État et les collectivités financent exclusivement l’enseignement public.

Réseau pour une École Émancipatrice et Laïque (REEL), février 2025
reel [at] mailo.com


Notes

  1. Ce programme peut se résumer ainsi : développement sans limite de l’accumulation capitaliste basée sur des industries mortifères (nucléaire, armement, pétrochimie, agro-industrie, réseaux numériques, etc), liquidation de la protection sociale, démantèlement/privatisation des services publics, encadrement idéologique par le divertissement industriel. Si vous trouvez ce résumé trop caricatural, jetez un œil à la prestation de Luc Ferry sur BFMTV. ↩︎
  2. Les thèmes principaux du FN des origines étaient l’anti-gauchisme étudiant, la nostalgie de l’empire colonial et la réhabilitation du pétainisme (le public plus cultivé étant dirigé vers l’ethno-racialisme de Maurras, et l’anti-universalisme radical de de Maistre). ↩︎
  3. En la matière, les groupes de pression islamistes n’ont pas le monopole : les interventions des églises évangéliques ou des catholiques intégristes de Reconquête sont assez similaires, misant elles aussi sur les médias (a)sociaux pour orchestrer des campagnes idéologiques, harceler des individus, etc. ↩︎

Pour en savoir plus…

> Réseau pour une École émancipatrice et laïque

> Laïcité : positionnement de NORD LDC