
ÉCOLE ET NUMÉRIQUE – La « cyberattaque » contre l’architecture numérique des lycées des Hauts-de-France a mis en lumière plusieurs écueils de la politique numérique de la région académique des Hauts-de-France, d’une réflexion insuffisante à un respect très relatif pour les personnels et les élèves. De façon plus générale, cet incident soulève plusieurs questions non résolues à propos de la place du numérique à l’École.
Ce texte est un élément des prises de position de LDC éducation HdF à propos du numérique.
Au mois d’octobre 2025, après de multiples dysfonctionnements relevés, les personnels des lycées des Hauts-de-France ont eu l’ordre, peu clair et peu étayé, de suspendre de toute urgence l’utilisation du parc informatique relié aux réseaux pour cause de « cyberattaque ».
80% des lycées et 20% des lycées agricoles des Hauts-de-France ont été touchés, rendant une grande partie du travail extrêmement difficile pour les enseignant·e·s et les élèves — pas d’accès aux ordinateurs, à leurs sessions, aux photocopieurs, aux vidéo-projecteurs, à tout ce qui dépend du réseau. Cet incident a également paralysé des services administratifs, comme le traitement des bourses par exemple.
La communication de l’administration, peu fournie, peu explicite, parfois risible et contradictoire, laisse de nombreuses questions en suspens.
L’administration a d’abord affirmé que seules des données techniques avaient été collectées, sans plus de précision1, et que les environnements numériques de travail (ENT) n’étaient pas affectés. Sur le terrain, ce n’était pas la même chanson : des dossiers entiers de documents de travail d’enseignant·e·s et d’élèves sont devenus subitement inaccessibles. Le communiqué du 13 octobre des académies d’Amiens et de Lille) avait d’ailleurs « demandé aux établissements de ne pas utiliser les ordinateurs et de les maintenir éteints ».
Quelques jours passent. Un autre communiqué de presse2 s’est voulu rassurant (après trois semaines, on apprend qu’ « un premier lot d’ordinateurs est déjà à nouveau opérationnel », tant mieux pour ce lot !).
La région académique en a profité pour glorifier – passage obligé de nombre de communications désormais – les corps d’inspection et les services académiques, qui « ont transmis dès cette semaine aux proviseurs et enseignants des guides de continuité pédagogique pour leur permettre d’appréhender (sic) la reprise des cours dans les meilleures conditions possibles », ah là là heureusement qu’ils sont là, mais on attend toujours….. Autant dire que la situation est entre de bonnes mains. Même si, nous apprend finalement ce même communiqué « [les données dérobées] peuvent inclure des informations individuelles des usagers ou personnels. Cette situation peut entraîner des risques tels que l’usurpation d’identité, la compromission de données personnelles ou la réception de courriels frauduleux. » Il faudra donc faire attention aux méls frauduleux, changer les identifiants et mot de passe, rester attentif aux activités des comptes bancaires et d’assurance…
On le voit il ne s’est quasiment rien passé3, l’administration est là pour être vigilante, avec ses belles solutions techniques.
Pour notre part, nous estimons qu’il y a tout de même de quoi se poser quelques questions, et ouvrir un large débat à propos de la façon dont l’administration centrale décide de déployer tel ou tel outil, sans concertation, voire sans grande réflexion :
- le déploiement imposé aux lycées par les services rectoraux, du gestionnaire de réseaux de Windows (Microsoft) à la place des réseaux Kwartz, basés sur Linux, est-il en lien avec cette cyberattaque ? Quelle que soit la réponse à cette première question, force est de constater que les outils fournis par le prestataire privé (pour quel coût, d’ailleurs ?) n’ont pas permis de garantir un fonctionnement fiable des réseaux ;
- le changement de logique fonctionnelle d’un réseau à l’autre n’a pas été explicité aux utilisateur-rice-s : sur kwartz, l’enregistrement des données se fait « en local », sur l’ordinateur ou le réseau local utilisé, ce qui n’est pas le cas avec l’architecture informatique privée ; l’enregistrement des données sur un bureau informatique est affecté par celle-ci, et des fichiers personnels se retrouvent hébergés sur un réseau extérieur. Cela a entraîné de nombreuses pertes de données. Le choix d’origine revient donc à fragiliser les données et documents personnels en les hébergeant à l’extérieur de l’établissement, quel est l’intérêt, si cela amoindrit leur sécurité ?
- de manière plus large, l’administration ne respecte ni les élèves usager·e·s, ni les personnels, en ne les informant pas sur leurs données personnelles : quel est l’état ou le périmètre exact des fuites, en quantité et en qualité, suite à cette « cyberattaque » ?
- quels moyens, en terme de personnels, de réflexion et d’infrastructure technique, sont-ils mis en place, pour garantir des outils numériques fiables et fonctionnels ? La Région annonce investir 22 millions d’euros pour… renouveler un parc informatique car… il ne sera plus compatible avec Windows 11 ! Alors que les logiciels libres ne créent pas, par nature, de phénomène de « clientèle captive ».
Selon nos informations parcellaires (l’administration, rectorale et régionale, communique très peu, se contentant de messages compassionnels ineptes voire infantilisants, notamment des corps d’inspection), en février 2026, si certains services avaient été rétablis, d’autres restaient bloqués. Depuis, rien ne garantit que certains enseignements fortement liés au numérique aient pu se dérouler normalement depuis, et on ne peut estimer quelles conséquences les problèmes rencontrés ont pu avoir sur les examens dans certaines des disciplines concernées. ni la prise en compte des problèmes rencontrés lors de l’évaluation aux examens des élèves des disciplines concernées.
Les ordinateurs reliés aux réseaux peuvent encore rencontrer des ralentissements générés par les ruptures « réseaux » non rétablies, et il semble impossible de connecter un ordinateur personnel sur le réseau internet dans un lycée sans passer par un partage de connexion personnelle.
Concernant nos métiers, par ailleurs, on ne peut que s’inquiéter d’une nouvelle contrainte : un verrouillage encore plus important des logiciels utilisés se profile, qui mettrait à mal la réactivité et la liberté pédagogiques de nombreuses équipes éducatives, et entraverait l’autonomie des collègues des équipes informatiques locales.
À LDC éducation Hauts-de-France, nous revendiquons :
- une réflexion et la mise en place d’un principe de précaution quant à la place des « écrans » dans le milieu éducatif ;
- une réflexion sur les moyens mis à disposition pour la gestion du numérique à l’école aussi bien concernant les personnels des équipes informatiques que les « solutions » matérielles et logicielles ;
- une information claire et détaillée aux usager·e·s et personnels sur les fuites de données personnelles qu’ils et elles ont subies ;
- un passage de l’ensemble des outils numériques d’infrastructure à des versions libres (de type Linux).
- Voir par exemple le communiqué de presse du 15 octobre 2025 de la DRAAF des Hauts-de-France, qui concerne les lycées agricoles (la DRAAF est la Direction régionale de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt de la Préfecture des Hauts-de-France). ↩︎
- Voir le communiqué de presse du 31 octobre 2025 de la Région académique des Hauts-de-France ↩︎
- La masse de données dérobées est pourtant considérable : un téra-octets de données auraient été volées (Oise-Hebdo du 17 octobre 2025) ↩︎
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