
« Je suis fonctionnaire, je fonctionne. »
Combien a-t-on entendu de collègues, désabusé·e·s, répéter cette rengaine !
Les raisons ? Multiples. En voici quelques exemples (ndlr : toute ressemblance avec des évènements réellement vécus n’est absolument pas fortuite) :
- sous-effectifs dans toutes les catégories de personnels – récurrents voire permanents… pour toutes et tous, une charge de travail accrue ;
- effectifs de classes pléthoriques ;
- salles inappropriées à l’enseignement de la matière ;
- groupes répartis n’importe comment entre collègues ;
- suppressions d’heures disciplinaires ;
- réformes qui se succèdent, s’empilent, se contredisent ;
- non-sens pédagogiques (comme regrouper toutes les heures d’Allemand d’une classe sur une seule et même journée en quinzaine, par exemple !?) ;
- prescriptions disciplinaires à l’encontre des recommandations scientifiquement établies ;
- inspecteur·rice qui veut absolument imposer sa marotte, petit·e chef·fe autoritaire aux injonctions pénibles voire abusives ;
- élèves qui devront se partager à cinq un·e AESH quelques heures à peine, malgré leurs besoins ;
- plannings irréalisables ;
- multiplication des tâches imposées, interruption autoritaire d’autres, polyvalence imposée ;
- organisations de travail aberrantes ;
- énième changement d’emploi du temps, ou d’activité, qui tombe à la dernière minute sur l’application de communication interne sans que la personne concernée ait été prévenue en amont ;
- multiplication des canaux d’information (boîte académique, discussion pronote, information pronote, casier numérique, affichage), des heures de lecture et de recherche pour trouver la bonne info…
On pourrait multiplier les exemples à l’envi.
« Je suis fonctionnaire, je fonctionne. » Ben non justement !
Être fonctionnaire, c’est pouvoir dire non !
Du statut des fonctionnaires, pensé en réaction à Vichy, à la loi Lepors sur les droits et obligations, le ou la fonctionnaire, c’est celui ou celle qui a la possibilité de dire non. De résister sans craindre pour son emploi. Sans être soumis·e à l’arbitraire de l’employeur. Son statut le protège dans ce but, et c’est la substance même du fonctionnariat.
Dire « Je suis fonctionnaire, je fonctionne », pour : « je ne réfléchis pas, j’obéis aux ordres » ; c’est un contre-sens énorme !
Alors NON, je n’obéis pas bêtement. OUI Je suis fonctionnaire et j’œuvre pour le service public, pour le bien commun, au plus près des besoins des usager·e·s.
« C’est une possibilité d’une puissance infinie que de dire non » (Willy Pelletier, sociologue)
Mais ne tombons pas non plus dans le piège de « nous avons une mission de service public, il en va de notre devoir » utilisé par une hiérarchie qui joue sur cette corde sensible – elle est formée à le faire : « je vous comprends, je suis comme vous, mais il faut bien que ça fonctionne, on est tou·te·s dans le même bateau…« . Technique éprouvée…
Faire en sorte que ça fonctionne coûte que coûte, malgré les entraves mis·e·s à un travail de qualité, en se retrouvant soumis·e·s de fait à des injonctions contradictoires, au risque de s’épuiser ou d’altérer notre santé : ce serait cela œuvrer pour le bien commun ?
Pour notre préservation, comme pour celle du service public, ne vaut-il pas mieux jeter du sable dans l’engrenage en folie, saboter la machine infernale, histoire de bloquer le système une bonne fois, pour exiger un autre fonctionnement, respectueux des agent·e·s et des usager·e·s, plutôt que de mettre de l’huile dans les rouages jusqu’à la rupture ?
Ce n’est pas à nous de suppléer les manquements de l’institution !
Ce n’est pas rendre un vrai service public que de faire en sorte que ça « fonctionne malgré tout ».
Ça ne fait qu’entretenir le problème, lui permettre de perdurer, faire de nous les complices des dysfonctionnements.
« Les fonctionnaires qui fonctionnent » ne sont pas dans leur très grande majorité des collègues sans conviction ou cyniques, dont le boulot est purement alimentaire. La désinvolture parfois affichée est une façon de se préserver, les renoncements petits et grands coûtent et finissent par peser ; l’indifférence apparente cache mal, en réalité, la souffrance collective au travail.
Isolement, individualisation du traitement des problèmes, usure à la tâche… sont les fruits à payer si on ne réagit pas. L’ensemble est bien orchestré. Ce management délétère est bien documenté, il relève d’une stratégie consciente, qui s’appuie sur le dogme du New Public Management :
- créer de l’inconfort, brouiller les repères, en modifiant les procédures, les logiciels, les références, les nouveaux sigles, les équipes ;
- mépriser l’expérience en faisant des agent·e·s, des apprenti·e·s à vies sommé·e·s d’appliquer sans réfléchir ;
- fixer des objectifs inatteignables pour créer un sentiment d’incompétence ;
- individualiser le travail et les carrières, avec des contrats d’objectifs, le découpage imposé en « projets », le PACTE, un PPCR, etc. ;
- rendre les salarié·e·s responsables de leurs propres difficultés via la pratique de l’entretien individuel ;
- mettre les individus en concurrence, à commencer par la multiplication des contrats et des statuts ;
- précariser les emplois en multipliant le recours aux contractuel·le·s ;
- jouer sur la corde sensible pour en demander toujours plus ou flatter les egos (« je sais pouvoir compter sur vous »), jouer sur l’éthique et la culpabilité personnelle (« mission de service public », « loyauté », « engagement pour des élèves de milieu précaire qui s’en remettent à nous», …) ;
- casser les collectifs de lutte et la solidarité – par exemple par des horaires ne permettant plus de se retrouver ;
- créer des hiérarchies intermédiaires, comme donner du pouvoir aux « professeur·e·s relais », au « référent·e·s » ceci ou cela, ou avec la création des PIAL…
… ET BIEN D’AUTRES MÉTHODES POUR NOUS FAIRE TAIRE !
La dernière trouvaille pour faire accepter un travail de plus en plus dénué de sens et aliénant : un management centré sur la psyché, les émotions, des propositions de formation de type développement personnel… tout a pour but d’individualiser les travailleur·se·s, de casser les collectifs de travail.
On est ainsi passé d’une déshumanisation technique à une déshumanisation psychologique, plus insidieuse : elle passe par le langage, un discours managérial faussement compatissant, mobilisant l’affectif, et parfois l’illusion d »une liberté.
Nous sommes sommé·e·s d’adhérer à des valeurs, mais celles-ci sont vides de sens et fluctuantes. Résultats : souffrance éthique, épuisement, désengagement cynique, ou au contraire culpabilité personnelle.
Le mal-être au travail n’est pas un problème individuel ! Sortons de la subordination et réintroduisons du collectif !
Contre les dysfonctionnements, que faire ?
- recréer ou consolider les collectifs de travail, et locaux ;
- remettre en question l’individualisation du travail : primes, traitement au cas par cas, etc.
- critiquer le changement permanent. Dire « non, on sait faire » ;
- réguler le changement : exiger des bilans avant les changements, avant d’en envisager un autre – reprendre la main sur le temps ;
- remettre à l’ordre du jour le respect de la professionnalité : ce ne sont pas des personnes qui sont subordonnées à des objectifs de la hiérarchie mais des professionnel·le·s ;
- repenser le lien de subordination, avec une hiérarchie au service des usager·e·s et de nos missions ;
- repenser la relation au travail de chacun·e d’entre nous.
Quelques moyens de lutte immédiate
– pratiquons la grève du zèle, un SABOTAGE de l’inacceptable: on n’exécute que le travail prescrit, on arrête d’en faire toujours plus pour que ça tourne, pour mettre en évidence que ça ne fonctionne pas ;
– jouons collectif : on ne traite pas au cas par cas dans le bureau des chef-fe-s mais en équipe ; on organise ou on participe aux HMIS ou RIS https://ldc-hdf.org/reunions-dinformation-syndicale/. On organise des AG de lutte. On se syndique. https://ldc-hdf.org/adhesion/
– exigeons le respect de notre professionnalisme : C’est à nous de décider de l’organisation de notre travail et d’user de notre liberté pédagogique. Mettons en discussion ce qui nous est imposé, parce que ça arrange la chefferie ou par pure idéologie ;
– soyons précis·e·s sur le vocabulaire : ne parlons même plus de souffrances au travail mais de violences au travail. Il ne s’agit pas de souffrances personnelles mais de conséquences d’une organisation de notre travail décidée par d’autres ;
– soyons critiques : luttons contre les manipulations et mettons-les en évidence aux yeux de tou·te·s. Déconstruisons les discours qui jouent sur l’affectif, qui utilisent des arguments fallacieux. Sachons reconnaître et dénoncer les « petites attentions particulières ». Informons sur l’« effet Hawthorne » : il suffit de montrer qu’on s’intéresse au problème d’une personne pour la satisfaire, et la seule intention de la direction compterait bien plus que le règlement du problème lui-même ;
– cessons de subir : parlons, ne restons pas seul·e·s Informons. Dénonçons. Servons-nous des instances et des moyens mis à disposition ou gagnés par les luttes : Conseil pédagogique, CA, HMIS ou RIS, CHS, Registre sécurité et santé au travail (RSST). https://ldc-hdf.org/conditions-de-travail-un-outil-le-rsst/
Pour aller plus loin, quelques auteurices à lire ou écouter :
- Danièle Linhart, sociologue du travail, professeure émérite au CNRS, qui a passé toute sa carrière à analyser les grandes mutations du monde du travail et surtout leurs répercussions sur la santé des travailleurs. Elle a notamment publié :
- La Comédie humaine du travail (Ed. Erès 2015), qui décrit le passage de la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale ;
- L’Insoutenable subordination des salariés (Ed. Erès 2021), ou comment les patrons entretiennent la subordination et empêchent l’intelligence collective.
- Didier Harpagès, professeur de sciences économiques et sociales, spécialiste de l’écologie et de l’économie politique. Il analyse ce qu’est le travail et ce qu’il pourrait être, par exemple dans Mourir au travail, plutôt crever ! (Ed. Le passager clandestin, 2017).
- Willy Pelletier, sociologue à l’université de Picardie, ancien coordinateur général de la fondation Copernic. Claire Lemercier, historienne, directrice de recherche au CNRS. Julie Gervais, maîtresse de conférences en science politique à Paris 1, chercheuse au CESSP. Ces trois auteurices ont publié entre autres :
- La haine des fonctionnaires (Ed. Amsterdam, 2024) ;
- La valeur du service public (Ed. La découverte, 2021).
- Nicolas Matyjasik, docteur en science politique à l’IEP de Bordeaux, chercheur à l’Institut de la Gestion Publique et du Développement économique, maître de conférences associé à Sciences Po Lille.
C’est normal, c’est conçu pour. »
Les services publics à l’agonie
à toujours moins de fonctionnaires »
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Photo de Pavel Neznanov sur Unsplash